01.12.2006
Que se passe-t-il au PS? (Marcel Gauchet- Michel Noblecourt)
Plusieurs analyses de la victoire de Ségolène Royal sont apparues dans la presse. Alors que le scepticisme demeure parfois face à une candidature qui étonne, trouble et met mal à l'aise, il n'est pas inutile de revenir sur ces analyses pour essayer de comprendre ce qui se passe dans notre parti.
Dans un interview éclairante à Libération, Marcel Gauchet, philosophe et historien des idées, revient sur le vote du 16 novembre au parti socialiste. Pour lui, le premier constat est "que la procédure démocratique a su réguler le choc des personnalités, par rapport à une phase initiale de déchaînement anarchique des ambitions. Cela a été porté au crédit du Parti socialiste, au point que la droite se sent maintenant un peu morveuse avec son vieux système plébiscitaire gaulliste".
Gauchet répond aussi à une question que beaucoup se posent aujourd'hui: Ségolène est-elle un amatrice? Comment peut-on désigner quelqu'un qui n'a pas l'air d'être "solide sur le fond"? "Tout ce qui avait pu apparaître aux yeux des initiés comme des signes d'amateurisme n'affecte pas son image dans le grand public, à commencer par les militants socialistes". Alors quel phénomène est à l'oeuvre, comment le comprendre sans sombrer dans le flot de scepticisme, de "c'était mieux d'avant", de calculs politiciens sur la défaite? Pour le directeur de la revue Le Débat, "la véritable force politique de Ségolène Royal réside dans le fait qu'elle est la seule à avoir saisi la profonde crise d'autorité qui travaille la société française. Elle a pris la juste mesure du scepticisme qui règne dans le pays à l'égard de la prétendue compétence de la classe dirigeante. L'arrogance du discours technocratique dissimule de plus en plus mal l'incertitude des résultats et la faiblesse du pouvoir. Qui ne voit que nous sommes gouvernés par des gens qui, derrière leurs grands airs, ont le trouillomètre à zéro à l'image de Jacques Chirac, ce radical-socialiste qui a peur de son ombre ? Quand Ségolène Royal dit qu'elle n'a pas de certitudes, elle échappe à la malédiction du rôle de «monsieur Je-sais-tout» dans lequel les hommes politiques se sont laissés enfermer et qui n'est plus crédible. En admettant sans rechigner qu'elle n'a pas toujours la solution, elle manifeste un rapport plus sain à la réalité. Et comme en même temps elle apparaît très capable de fermeté, elle dessine une autre image du pouvoir, probablement beaucoup plus en phase avec les aspirations populaires. On discute d'abord, mais quand on a décidé, on s'y tient.
Pour Gauchet, "Ségolène Royal incarne la sortie du mitterandisme". Sa victoire et l'ampleur des résultats répond en
effet partiellement à la question de la rénovation: la rénovation pose la question du changement de pratiques politiques devenues obsolètes, et du rapport de l'appareil socialiste à la réalité sociale. Ségolène Royal répond partiellement à ce questions, ainsi qu'au problème de leadership socialiste qui se posait depuis la disparition de Mitterrand. "On s'attendait à ce que la sortie du mitterrandisme se fasse par la doctrine. Or, une telle rénovation intellectuelle était en fait assez improbable. Le «droit d'inventaire» de Jospin a vite tourné court. Comme tout parti, le PS a eu peur d'ouvrir la boîte de Pandore des révisions idéologiques, dont on ne sait jamais jusqu'où elles peuvent conduire, et a préféré s'en tenir à une doctrine qui a montré sa capacité à gagner des élections. Il est toujours très difficile de s'arracher à une recette qui a fonctionné. C'est par une voie de contournement que l'affaire s'est faite. Elle s'est jouée sur le terrain de l'image et du symbole, et par l'incarnation dans une personne singulière. Ségolène Royal se situe ailleurs, elle ne cherche pas à réviser l'héritage mitterrandien, elle représente une autre manière de faire."
En effet, à l'outil ancien et efficace qu'est l'appareil socialiste, Ségolène Royal a ajouté "en dehors du PS, un recours, nouveau et intensif, à la démocratie participative, à travers son association, Désirs d'avenir, et Internet". Jusqu'ici, elle est restée en marge du parti: "inscrivant sa démarche, dès 1984, dans celle des "transcourants" de François Hollande, absente du congrès de Rennes (1990), silencieuse à celui du Mans, qui se solda, il y a un an, par une "synthèse", elle est toujours restée en marge. Mais elle n'a pas eu à prendre le pouvoir au PS. Il lui a rendu les armes, sans lui opposer beaucoup de résistance malgré ses mises en cause iconoclastes et répétées des Tables de la loi. L'appareil a été contraint de s'incliner au point même d'en faire, dès le démarrage de la campagne interne, sa candidate" analyse Noblecourt. Ségolène Royal a intégré les principaux dirigeant du PS de 2002 à 2006 dans son équipe restreinte: François Rebsamen, Julien Dray, Bruno Le Roux, Jack Lang. "Bénéficiant d'une position de force sans précédent, Mme Royal a donné des gages au PS. Le siège du parti sera celui de sa campagne, le bureau national son conseil politique. (...) Elle ne prend pas le parti, mais elle capte sa force. Elle s'appuie sur l'appareil, mais elle garde les coudées franches".
Sa candidature et la dynamique de la désignation interne ont révolutionné le PS: "les nouveaux adhérents sont passés de 127 414 en novembre 2005 à 220 269 au moment de la désignation. Beaucoup de section sont transformée: le socialisme a peut-être repris pied dans l'activité politique quotidienne des gens. L'empreinte de la refondation ségoléniste, c'est d'abord la méthode. Mais d'autres signes l'amplifient. Elle a accru la présidentialisation du PS, amorcée par François Mitterrand et poursuivie par Lionel Jospin, avec un parti transformé en club de supporteurs". On ne peut que s'inquiéter de cette situation et espérer que le débat de fond ne se tarira pas et que la rénovation passera aussi par les idées. Mais le processus de désignation a aussi fait éclater les équilibres internes sans que l'on sache encore comment ceux-ci vont se recomposer. "La majorité du Mans (53,63 % pour la motion Hollande) a vu se détacher un nouveau courant social-démocrate, qui a apporté 20,69 % des voix à M. Strauss-Kahn. NPS a explosé. M. Fabius a gagné 11 000 voix par rapport au Mans, mais son poids a baissé de 21,17 % à 18,66 %. Voilà le PS doté de deux courants idéologiques, l'un social-démocrate, l'autre "authentiquement de gauche", et ...d'une écurie présidentielle". En réalité, ce que chacun ignore, c'est 1/ si Ségfolène Royal ou ses partisans vont composer un courant à identité propre et à vocation majoritaire, au centre du parti, et 2/ si Laurent Fabius va céder sa place de leader légitime de la gauche du parti au profit d'une personnalité plus jeune (Benoit Hamon et certaines franges de Nouvelle Gauche?). Le clivage oui-non au referendum a éclaté: il n'était sans doute pas aussi structurant qu'on a pu le penser, ou pltôt Ségolène Royal a su se positionner à mi-chemin, d'un façon satisfaisante et acceptable pour tous. Par rapport au projet, SR le revendique et se permettra de "l'améliorer, le compléter, le préciser" à sa façon. Fidélité et liberté son donc les maîtres mots pour une rénovation maîtrisée.
"Même si M. Hollande proclame qu'"il n'y a pas d'un côté le vieux parti et de l'autre le nouveau", l'avènement de Mme Royal esquisse aussi, potentiellement, un changement de nature du PS. François Rebsamen, numéro deux et co-directeur de campagne, a annoncé, le 26 novembre, qu'il comptait désormais 280 000 adhérents, chiffre jamais atteint depuis 1937 (286 604), et dépassé en 1945, en 1946 - avec un record de 354 878 membres - et en 1947. Là aussi le changement est de taille. Jusqu'en 2005, le PS comptait un tiers d'élus, soit autour de 40 000. La proportion tombe de fait, aujourd'hui, à 14 % ! Ce parti d'élus va-t-il se muer en parti de militants ? Il est, dans l'immédiat, un parti d'adhérents et de sympathisants. Si l'adhésion dépasse l'engouement et devient durable, ses pratiques s'en ressentiront.
Michel Noblecourt termine son analyse avec une lucidité remarquable: "en fait, il manque encore à la refondation ségoléniste un corps de doctrine, au-delà de la volonté de changer la politique, d'instaurer un "ordre juste", ou du slogan "le progrès pour tous, le respect pour chacun". Il pose la vraie question de la rénovation: au delà des personnes et des enjeux de génération, les questions de fond, l'adaptation aux nouveaux dangers, ou nouvelles formes inégalités nées d'un nouveau capitalisme seront-elles pleinement comprise. En un mot, le PS sortira-t-il enfin du corps de doctrine des années 70? Noblecourt souligne que le "ségolisme" pourrait s'apparenter à la "droite" du parti: "sous l'influence "du "pragmatisme" de Jacques Delors, Alain Bergounioux, secrétaire national aux études du PS, historien du parti, ancien rocardien proche de M. Strauss-Kahn, définit ainsi le ségolénisme : "C'est un mélange de mitterrandisme, de réformisme delorien et de socialisme décentralisé." Reste à savoir si cette refondation durera juste un peu plus que le temps des roses - celui d'une campagne - ou si elle accentuera la mue moderniste ou, comme le veut M. Strauss-Kahn, social-démocrate du PS".
On peut aussi penser que Ségolène Royal rejoint la gauche du parti sur certains points: lorsqu'elle lance des charges d'une véhémence rare contre les banques, le capital et les inégalités; chevènementiste lorsqu'elle revendique l'ordre public comme une valeur de gauche parce les classes populaires sont les premières à souffrir de la violence; proche des ouvriers lorsqu'elle revendique la valeur travail et la valorisation du savoir de tous et pas seulement des experts ou des privilégiés.
Une chose est certaine: il y aura un avant et un après ségolène.
11:10 Publié dans Horizon 2007 | Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note | Tags : segolene-royal, parti-socialiste, 2007, ps, montebourg, renovation, politique





