Après "Et maintenant, que faire ?", RSVP publie une autre analyse à propos de la défaite du 6 mai.
La victoire nette de Nicolas Sarkozy ne manque pas de nous interpeller à plus d’un titre. Des constats s’imposent avec la force des évidences. Il nous faut les comprendre pour mieux préparer le PS à tenir son rôle d’opposant et réformer le parti pour reconquérir nos électeurs lors des prochains scrutins.
1 – L’hyperconcentration des pouvoirs au profit de l’UMP.
Georges Pompidou succédant à De Gaulle proclamait « le changement dans la continuité », Nicolas Sarkozy prenant la suite de douze années de chiraquisme, nous pouvons craindre « la continuité en pire ». Nicolas Sarkozy a les mains libres pour exécuter son programme : dévalorisation de la redistribution et de la fiscalité, atlantisme, projet de ratification parlementaire du traité constitutionnel européen, etc. C’est bien le moins que le chef de l’Etat veuille appliquer son programme, les Français l’ont élu en connaissance de cause, il n’a pas masqué ses intentions. Ce qui va véritablement poser problème à la Gauche et à tous les républicains, c’est l’hyperconcentration des pouvoirs dans les mains d’un clan.
La colonisation des institutions a déjà commencé. Qu’on en juge, la droite disposera de la majorité au Sénat et à l’Assemblée ; le CSA est présidé par Michel Boyon, ancien directeur de cabinet de Jean-Pierre Raffarin ; le Médiateur de la République est l’ancien ministre UMP, Jean-Paul Delevoye ; le Premier Président de la Cour des Comptes n’est autre que Philippe Séguin ; le Conseil Constitutionnel présidé par Jean-Louis Debré comprend une majorité de membres nommés par la droite. Il faut y ajouter une vague sans précédents de nomination de magistrats du Parquet en passant outre les avis du Conseil Supérieur de la Magistrature, ainsi que les reclassements d’anciens membres de cabinets ministériels dans des entreprises à capitaux publics tels ceux de Augustin de Romanet à la direction de la Caisse des Dépots et de Jean-François Cirelli à la tête de GDF, tous deux proches de Raffarin.
Il ne s’agit pas par principe de remettre en cause l’honnêteté intellectuelle et morale de ces hommes, mais de constater que la confiance dans les institutions ne repose pas tant sur le fait qu’elles sont réellement impartiales que sur la croyance des citoyens qu’elles le sont en vertu des apparences. L’annonce par l’UMP de la volonté du nouveau chef de l’Etat de faire adopter rapidement une loi fixant des peines planchers pour les délinquants récidivistes constituera un premier test. Il est notoire qu’une telle disposition a toutes les chances d’être inconstitutionnelle, la réponse du Conseil Constitutionnel donnera le ton du nouveau quinquennat.
Jamais depuis l’époque gaulliste, la Vème République n’a donné autant le sentiment d’être verrouillée. Les interrogations sur le maintien du pluralisme d’opinions et sur la neutralité de l’appareil de l’Etat sont légitimes quand on connaît les liens du nouveau chef d’Etat avec les dirigeants des groupes de presse, d’armement et de BTP que sont Bouygues, Dassault et Lagardère. Certains objecteront à juste titre que ces pratiques ont toujours existé y compris sous la Gauche, mais les alternances recréaient une forme d’équilibre. Dix années de règne sans partage de la droite rendent cet équilibre illusoire, et ce n’est pas «l’ouverture » du gouvernement à quelques félons qui redorera le blason de la politique française.
Pour faire contrepoids, le PS pourrait être tenté de s’appuyer sur les collectivités locales qu’il détient. Cette tentation en apparence fondée est une erreur. Les élus locaux socialistes doivent exiger de l’Etat des conditions normales pour remplir leurs mandats, en ce sens ils ont raison de dénoncer l’incohérence des contrats de projets et l’impéritie budgétaire qui a accompagné la décentralisation. Pour autant, les socialistes se fourvoyeraient à expliquer aux Français, que du haut de leurs vingt régions, ils sont en capacité de faire plier N. Sarkozy. Cette idée sous-jacente au projet socialiste nous a coûté cher, d’abord parce qu’elle est inconstitutionnelle, et ensuite car elle est simplement fausse.
Réussir les législatives est un impératif, mais « muscler » l’organisation du parti l’est tout autant. Pour porter le fer avec efficacité, il faut être en mesure d’apporter systématiquement des contre-expertises et des contre-propositions au gouvernement Fillon. Instaurons sur le modèle britannique un véritable « shadow cabinet » - ie un véritable contre-gourvernement coordonnant l’action du parti et des parlementaires - qui remplacerait la pléthore de secrétariats nationaux aux attributions vagues dont beaucoup n’ont pour seule utilité que de gratifier des fidèles pas toujours compétents. Trop souvent durant la denière législature, nous sommes apparus comme des opposants stériles, sans solutions alternatives à proposer au pays (cf. la réforme des retraites). Devenons (enfin) une opposition crédible !
2 – Un étrange échec ?
Le bilan de la campagne doit servir de point de départ à une nouvelle construction politique. Si nous pouvons convenir que la candidate a commis des erreurs, les tentatives de ceux qui souhaitent l’accabler sont vouées à l’échec. Les raisons de l’échec sont multiples, et les réactions des éléphants sur les plateaux de télévision furent indécentes. Ils ont beau jeu de dénoncer l’absence de renouvellement du parti. En 1995 et en 2002, nous entendions déjà les mêmes commentaires énoncés par les mêmes personnalités. Les anglo-saxons désignent ce type de sketchs du nom de « running gag », malheureusement nos comiques troupiers ne font rire personne. L’analyse de la défaite doit être menée avec plus d’objectivité.
Le PS n’a pas su porter la candidature de Ségolène Royal.
En premier lieu, il faut admettre que le parti socialiste n’a pas intégré dans son mode de fonctionnement la logique présidentielle des institutions. Nous savions depuis 3 ans que Nicolas Sarkozy serait le candidat de l’UMP dont il avait pris la présidence, le PS n’a désigné sa candidate qu’en novembre 2006. Une campagne de 3 ans d’un côté contre 6 mois de l’autre.
Ensuite, l’organisation du parti doit évoluer. Parler d’une crise de leadership à l’encontre de François Hollande serait injuste, il a gagné deux Congrès et conduit le PS à deux victoires électorales (européennes et régionales), parler d’une crise d’autorité serait plus approprié. François Hollande est un homme de synthèse et de consensus, c’est sa principale qualité mais aussi son défaut majeur. Le PS n’a pas toujours su trancher des options programmatiques claires, ni son premier secrétaire faire respecter la voix des militants. L’existence des courants voulue comme le signe de la vitalité de notre démocratie interne a abouti sur la multiplication des écuries personnelles. Assumons à l’avenir que le ou la chef du parti puisse porter devant les Français les idées pour lesquelles les militants l’auront choisi : terminons en avec la culture du consensus mou !
Enfin, relevons que jamais dans l’Histoire de notre parti, le candidat investi n’a dû faire front à une telle hostilité émanant de son propre camp. À côté de ce qu’a vécu Ségolène Royal, les attaques de la SFIO molletiste contre Mitterrand étaient dérisoires. La primaire interne, trop tardive, a été l’occasion d’un déploiement inutile d’anathèmes dont notre candidate a été la victime. La droite a habilement exploité ses attaques par la suite.
La campagne présidentielle n’a pas fait cesser ces « tirs amis » : trahisons des uns, sous-entendus des autres sans que le parti ni ses dirigeants ne réagissent avec suffisamment de force. N’oublions pas d’ajouter les manœuvres de déstabilisation de Kouchner et Rocard appelant avant même le résultat du premier tour à s’allier avec l’UDF, puis celle d’Emmanuelli et Hamon entre les deux tours demandant la création d’un « parti antilibéral » avec la « gauche de la gauche ». En envoyant des signaux volontairement contradictoires à l’électorat, ils ont troublé l’image de la candidate et cassé la dynamique de rassemblement autour de sa personne.
Bien sûr, la candidate et son équipe ont commis des erreurs, en particulier en matière de communication. Ségolène Royal est une iconoclaste, aussi des concepts novateurs ont pu être mal compris et quelques-unes de ses propositions sont apparues peu crédibles. Elle devra en tirer les conséquences et se corriger à l’avenir.
Le succès électoral d’une révolution conservatrice.
Pour vaincre, Nicolas Sarkozy devait réussir la gageure de rassembler sur son nom l’électorat classique de la droite tout en captant des voix issues des couches populaires. La stratégie utilisée ressemble à celle qu’employa Richard Nixon dans les années 1960 et qui permit aux conservateurs américains de saper la base électorale des Démocrates. L’hypothèse des Républicains américains postulait que l’électorat populaire blanc traditionnellement favorable aux politiques sociales démocrates était volontiers conservateur sur les questions sociétales. Pour faire basculer ces électeurs, il a suffi d’attiser leurs angoisses réelles ou supposées, de pointer du doigt des boucs émissaires (les minorités). Le tout savamment relayé par une campagne de communication agressive.
Nicolas Sarkozy a procédé de façon presque similaire, en tenant compte d’un paramètre qui n’existait pas aux USA dans les années 1960 : l’existence d’un parti de droite extrême qu’est le FN. En définitive, le FN a servi de « sas de décompression » à un électorat populaire déclassé socialement. Il s’est assuré la victoire en réunissant sous sa bannière des catégories antagonistes : une élite minoritaire et mondialisée et une large frange des classes populaires qu’il a convaincu de voter contre ses intérêts. Ainsi, selon un sondage CSA-CISCO (1), au second tour N. Sarkozy aurait recueilli 53% du vote des employés et 47% du vote ouvrier ; et selon IPSOS (2), 49% des employés et 46% des ouvriers. Le faible écart de voix entre la gauche et la droite sur ces deux catégories est frappant.
L’explication plausible tient dans le poids déterminant qu’ont tenu dans cette campagne les thèmes de la peur, des incertitudes sur l’avenir. Ainsi la place qu’a occupée au début de la campagne les catastrophes écologiques annoncées, puis la dialectique redoutable autour de la dette publique qui rendrait toute action sociale périlleuse. Dans ce climat de doute généralisé, les constructions intellectuelles de la gauche sont apparues trop sophistiquées face aux vérités simplistes martelées en boucle par la droite et ses relais.
Ajoutons également que le PS a été l’otage d’une lutte malsaine que N. Sarkozy et l’ultra-gauche se sont menés depuis 2002. Toute l’habileté de N. Sarkozy a consisté à radicaliser la pensée de droite pour mieux radicaliser par ricochet celle de l’ultra-gauche. Quand il veut reconduire dans leurs pays tous les étrangers en situation irrégulière, Besancenot rétorque que tous doivent être régularisés. Quand Sarkozy prône le tout sécuritaire, Bové demande la suppression des BAC dans les quartiers. Au milieu de ce ping pong démagogique, le PS fut incapable de proposer des solutions républicaines. Quand nous parlions d’ordre, aussitôt les autres partis de gauche nous accusaient de faire le jeu de la droite ; et quand nous dénoncions les pratiques du ministre de l’Intérieur, lui et ses amis nous reprochaient d’être des laxistes préférant les voyous aux honnêtes gens. Paralysés par ce terrorisme intellectuel, nous avons fini par délaisser ces thèmes.
Certains, comme le démographe Emmanuel Todd (3), considèrent que la candidate en prenant le pas des thèmes identitaires a occulté les enjeux économiques et sociaux et légitimé la campagne de N. Sarkozy. Ce raisonnement n’est pas démontré, au contraire il paraît non fondé. En effet, parmi les enjeux qui ont le plus compté au moment du vote (4), l’identité nationale était la priorité de seulement 11% des électeurs, loin derrière le travail (44%), les inégalités sociales (42%), de la sécurité des personnes et des biens (27%). N. Sarkozy n’aurait pu gagner si ses propositions en ces matières n’avaient pas été jugées solides. La cartographie électorale révèle que des bastions historiques de la gauche (Nord, Pas-de-Calais, Haute-Normandie…) ont placé N. Sarkozy en tête, ce n’est pas un accident. Il faut se rendre à l’évidence : les électeurs des classes populaires - au nom desquels nous prétendons nous exprimer - ne votent plus pour nous.
Aussi absurdes sont les analyses lues sur certains blogs qui expliquent que notre électorat se serait porté au premier tour sur François Bayrou car nous n’aurions pas été « assez à gauche » ! Le discours anti-système du candidat de l’UDF a moins attiré les classes populaires que son discours de modération fiscale et budgétaire n’a séduit les « bobos » des classes moyennes /supérieures.
3 – Pour un « Risorgimento » socialiste.
Dans un premier temps, et c’est logique, le parti va se concentrer sur les législatives. De notre aptitude à demeurer unis dépendront nos résultats : il vaut mieux se comporter en tortue romaine qu’en gaulois indisciplinés. Mais cette échéance passée, les enjeux de modernisation du PS et de la Gauche seront prioritaires.
Maintenir le PS au coeur du jeu politique
L’anéantissement du PCF et des Verts, l’échec du courant antilibéral et le succès relatif de François Bayrou prouvent que la vieille stratégie d’union de la Gauche est définitivement morte et prouve que la ligne défendue par Laurent Fabius n’est plus valable. D’autres préconisent l’alliance avec le centre, ils soutenaient déjà cette option quand le centre demeurait attaché à la droite. Enfin, l’aile gauche souhaite la création d’un « grand parti progressiste et antilibéral ». Les appels et autres tribunes post-électorales dans un sens ou dans l’autre nous paraissent aussi inutiles que dangereuses à la veille des législatives. Cela revient en fait à cesser de considérer le PS comme la première formation de la Gauche et la seconde force politique du pays.
À l’union de la gauche, nous devons opposer l’union des gauches. Il est plus que temps que nos partenaires comprennent qu’ils pèseront plus au sein d’une grande organisation de gauche que dans des partis groupusculaires. Le PRG au centre-gauche et le MRC représentant une tradition républicaine ont leurs places à nos côtés, ainsi que tous ceux qui le souhaitent chez les Verts ou au PCF. Ils doivent néanmoins comprendre que le monde a changé et que les vieilles recettes sont éculées. Les mois qui viennent devront être l’occasion de travailler à la construction de cette nouvelle force.
Le PS doit cependant parler avec tout le monde, il est et doit demeurer à équidistance des autres partis de gauche et du centre. Poser les termes d’une telle équation est délicat, mais le rapport de force nous est favorable, pourquoi nous placer en position de demandeur ? Néanmoins, il nous sera nécessaire de formuler de nouvelles alliances électorales, y compris avec le Modem. Nous partageons avec Bayrou le même souci de rénovation de la vie politique (la VIème République, l’Etat impartial), il a évolué sur les questions sociétales même si nous demeurons en désaccord profond sur les politiques économiques et sociales. Dans l’hypothèse où N. Sarkozy tenterait de porter un coup fatal au pacte républicain, une coalition de « concentration républicaine » avec le centre deviendrait une nécessité.
Mais la prudence est de mise. En rupture de ban avec l’UMP, Bayrou se tourne vers le centre-gauche car il espère que le PS s’enfermera dans l’archaïsme pour mieux le vider de son électorat. RSVP a depuis longtemps considéré qu’il constituait un danger réel. Il faut y répondre en faisant avec le Modem ce que Mitterrand a pratiqué avec le PCF : l’encercler et l’étouffer. Seule Ségolène Royal est en capable, car là où d’autres veulent tirer le PS vers le centre, elle maintiendra nos fondamentaux en obligeant les centristes à se déterminer par rapport à nous. Pour simplifier : oui à une social-démocratie… de Gauche ! L’exemple breton est significatif à cet égard, François Bayrou réalise en Bretagne son meilleur résultat national du premier tour, au second la quasi-totalité des voix centristes s’est reportée sur notre candidate.
Poser les pierres d’un socialisme républicain adapté au monde actuel.
L’investiture de Ségolène Royal a fait exploser nombre de tabous de la Gauche, profitons de ce mouvement pour entériner lors de notre prochain congrès le Risorgimento du socialisme. Ségolène Royal, malgré la défaite, est celle qui est la mieux placée pour redresser le parti. Sa conception de la justice sociale et du développement économique autour de l’idée de « gagnant-gagnant » est la seule qui permet de revitaliser l’Etat-providence. Ses prises de position sur le rétablissement de l’autorité républicaine sont inédites au Parti Socialiste. Il faut désormais creuser et approfondir la réflexion autour de notre doctrine, amener une nouvelle génération à la direction du parti, tout en élaborant de nouvelles stratégies électorales. La clef de nos succès futurs repose sur la capacité du PS à cesser de complexer par rapport à l’ultra-gauche. Celle-ci n’a aucune envie du pouvoir, elle gère un fonds de commerce électoral comme le FN et son objectif immédiat est de tuer le PCF. Nous n’avons rien à attendre de cette ultra-gauche : ni électoralement, ni programmatiquement.
Le socialisme doit renaître à la République pour que les Français le prennent à nouveau au sérieux. Les Français demeurent attachés aux promesses républicaines, ainsi ils considèrent que les valeurs prioritaires que le prochain président devra porter sont le travail (62%), le respect (27%), la justice (26%), la solidarité (23%), l’autorité (18%), l’égalité (17%) . Qui prétendrait qu’il ne s’agit pas de valeurs républicaines ? La Gauche doit recouvrer le monopole de ces valeurs en renouant avec la philosophie d’un Jaurès ou d’un Alain : l’ordre est républicain parce qu’il est juste.
Aujourd’hui, le discours républicain est réducteur : la laïcité et la lutte contre les communautarismes pour la gauche ; le souverainisme et l’euroscepticisme pour la droite. La République n’est pas cela. Elle cristallise sur son beau nom les libertés politiques et les droits économiques et sociaux depuis plus d’un siècle. Revitalisons son concept sans jamais oublier son histoire. Un effort de pédagogie est nécessaire pour que la bien-pensance cesse de faire de ses principes un luxe d’enfants gâtés. Les années de combat qui s’ouvrent vont être l’occasion d’un immense chantier. RSVP y prendra sa part avec celles et ceux qui voudront s’y joindre.
(1) CSA-CISCO. L’élection présidentielle : explication du vote et perspectives politiques. Avril 2007.
(2) IPSOS. Qui a voté quoi ? Les motivations du vote. 6 mai 2007.
(3)Libération du 10 mai 2007.
(4)CSA-CISCO. préc.